Le palais de cristal
Par Jonathan le mercredi, août 29 2007, 23:24 - nous lire - Lien permanent
A l’intérieur du capitalisme planétaire,
par Peter Sloterdijk.
Peter Sloterdijk s’est frotté à l’exercice intellectuellement ambitieux d’une théorie du temps présent, partant d’une histoire de la globalisation, le hard fact par excellence. Ou comment la terre est devenue ronde en 1492. Et comment le monde connu n'a cessé de s'élargir avant que les hommes, après Paul Valéry, ne prennent conscience de sa finitude. « Sur terre (et mer) le territoire que nous connaissons est infini, mais l’espace est délimité, fini, et chaque point est égal à l’autre. »
Fiodor Dostoievski comparait (dans carnets du sous-sol) le Cristal palace de l’exposition universelle de Londres en 1862 au grand intérieur de l’espace du monde occidental (pour reprendre les termes de Rainer Maria Rilke). Des marchandises et des palmiers sous un plafond de verre, voilà qui préfigure en effet à merveille les passages parisiens chers à Walter Benjamin, les malls, les centre commerciaux et autres galeries marchandes qui structurent nos paysages urbains.
Cette métaphore nous fait pénétrer le monde des sphères et autres bulles, dont la plus majestueuse n’est autre que la sphère céleste. Dans l’espace, le cosmos n’est plus, les galaxies s’éloignent les unes des autres à l’infini, mais notre vision des étoiles reste délimitée par la sphère de la distance au temps. En effet, nous voyons le soleil tel qu’il était il y a huit minutes, mais pas les étoiles dont la lumière pour nous parvenir mettrait plus de temps que celui qui nous sépare du big-bang. S’il en était autrement, toutes nos nuits seraient blanches comme cette angoisse qui a terrorisé la bourgeoisie maritime pendant des siècles : le grand cachalot que poursuit sans relâche le capitaine Achab d’Herman Melville dans Moby Dick.
Voyageons en compagnie du Phileas Fogg de Jules Verne pour une formidable exploration de l’esprit d’entreprise et des limites du globe trotteur (celui qui marche en trépignant). Pour une relecture plus matérialiste que Marx de l’histoire du monde, puisqu’il y est question de poulies, de cabestans, de mappemondes, d’assurances, d’or et de pétrole tout autant que de rapports de production et de domination. Entre parenthèses et s'il faut employer ce vocabulaire, les nouveaux prolétaires exploités ne sont-ils pas nos animaux utilitaires ? « Les protéines animales constituent le plus grand marché légal de la drogue ». Un marché duquel 4,5 milliards d’être humains sont exclus, en dehors de la sphère du capitalisme mondial.
« Une fois que l’on a accepté la métaphore du palais de cristal comme emblème pour les ambitions finales de la modernité, on peut refonder la symétrie souvent relevée et souvent niée entre le programme capitaliste et le programme socialiste : le socialisme/communisme était tout simplement le deuxième chantier du projet de palais. Après sa fermeture, il devient évident que le communisme était une étape sur la voie du consumérisme.» Quant au capitalisme, « il implique le projet consistant à transposer la totalité de la vie du travail, des désirs et de l’expression artistique des êtres, dans l’immanence du pouvoir d’achat. »
Sans doute en abusant un tantinet du « grand récit », Peter Sloterdijk nous laisse parfois perplexe et nous fait rêver souvent. Alors que « dans une civilisation saturée par la technique, il n’y a plus d’aventure, il ne reste que le risque d’être en retard », prenons donc celui de nous attarder un peu dans les méandres d’une pensée néo-nietzschéenne de réévaluation de toutes les valeurs, une vision du monde qui allie la rigueur du concept allemand et l’ouverture d’esprit des écrivains du bord de l’océan. C’est donc un plaidoyer pour une gauche réaliste jusqu’à l’écoeurement mais ne perdant jamais de vue l’horizon eschatologique de l’universalisme. Quel que soit le côté de la paroi de verre où nous avons grandi, nous sommes tous des locaux d’un globe terrestre finalement bien petit et isolé, dont tous les points sont à égal distance du centre ou peu s’en faut.
L’appréhension d’un monde monogéique (une seule terre, il n’est pas question ici de terraformation de Mars), sans jamais tomber dans l’écueil d’un radicalisme de posture, dépasse celle des néo-conservateurs et des néo-libéraux de plusieurs longueurs, réhabilitant au passage le génie d’un Adam Smith auquel ils sont souvent associés de façon imméritée. Loin d’être obnubilé par le 11 septembre, date qui n’évoque chez lui que le jour où ce drame s’est produit, Peter Sloterdijk nous fait saisir tout ce que cela signifie que d’être post-moderne, que d’agir après la fin de l’Histoire avec sa grande hache, comprise comme l’ère de la folie unilatérale désinhibée, l’exception américaine n’étant selon lui pas appelée à durer.
Une partie de la gauche en prend également pour son rang : « du seul fait qu’il existe, le mouvement mondial de ce que l’on a appelé les adversaires de la globalisation apporte la preuve qu’il est impossible de contourner le nouveau statu quo. Lorsque les critiques attirent l’attention sur les dysfonctionnements du système mondial, ils attestent de son fonctionnement. Les adversaires de la rotation terrestre pourraient tout aussi peu échapper au destin consistant à participer à la rotation quotidienne du sol sous leurs pieds. » En d’autres termes, nous participons tous, bon gré mal gré, à une révolution permanente.
« Le deuxième écoumène (monde connu) ne pourra pas proclamer « l’unité du genre humain » -pour utiliser un instant le langage du XVIIe siècle – au nom d’une physis commune, mais uniquement sur la base d’une situation commune. La situation ne peut être définie que du point de vue écologique et immunologique ».
Moralité ? Nous sommes tous dans le même vaisseau terrestre à la dérive et il nous faut bien faire avec les moyens du bord. « Ceux qui continuent, comme Habermas et Ratzinger (aujourd’hui Benoît XVI, ndlr), à miser sur le pouvoir unificateur de la religion, auraient besoin d’un esprit résistant mieux à la déception que n’en possède ceux d’aujourd’hui ».
Quatre thèmes se dégagent pour l’avenir, sur les ruines du fordisme et du productivisme confinés dans le cadre suranné d’une gouvernance représentative de la nation souveraine, jadis espace privilégié de la redistribution sociale :
1) La question qui intéresse toutes les sciences humaines aujourd’hui : trouver un modus vivendi, nécessairement protéiforme, entre le local et le global.
2) Former des communautés politiques dans un espace public au-delà de l’Etat-Nation.
3) Résoudre la tension politique et morale liée à l’élargissement brutal du fossé entre pauvres et riches.
4) Gauche céleste ou gauche terrestre ? L’humanisme sera sauvé par une communauté d’intérêts écologiques, une nouvelle culture du long terme.
Pour reprendre les mots du député Vert François de Rugy, créateur du think tank écologie nouvelle (http://www.ecologie-nouvelle.com/Site/Presentation.html) « la gauche du XXIe siècle sera écologiste ou ne sera pas ».
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