UE : Adopter enfin les réformes institutionnelles ou se résoudre au déclin
Par Antoine le vendredi, juin 1 2007, 00:16 - accueil - Lien permanent
L'Europe ne peut se contenter d'un traité au rabais, qui satisferait les voix les plus anti-européennes de Londres, Varsovie et Prague. Il faut conserver la lettre et l'esprit de la Constitution ! Une brillante contribution de Joschka FISCHER, ancien leader des Verts allemands et ancien ministre des Affaires Etrangères allemand.
L'Europe présente aujourd'hui une image contradictoire. C'est une région en paix, démocratique, une somme d'Etats de droit. C'est aussi une région prospère : son économie est compétitive, sa monnaie, forte, l'inflation, faible et son niveau de vie, l'un des plus élevés au monde. Les Européens bénéficient de systèmes de protection sociale efficaces, d'une éducation de qualité à moindre coût, de normes environnementales strictes et d'excellentes infrastructures. L'Europe peut en outre se targuer d'une diversité culturelle et de paysage incomparables. On croirait un rêve utopique.
Avec quelque 500 millions d'habitants et le plus vaste marché unique au monde, l'Europe, même si elle n'est pas perçue par le reste du monde comme une union, constitue un géant économique. Mais c'est toujours un nain politique- pis, son importance va même décroissant. Notre époque est celle de grands Etats, et l'émergence progressive de la Chin et de l'Inde, avec les Etats-Unis et le Japon, rendront rapidement les principales puisssances européennes insignifiantes. Aujourd'hui déjà, les trois principaux Etats de l'Union Européenne, s'ils parviennent tout juste à compenser la perte d'influence politique de l'Europe, sont radicalement incapables de s'opposer au rouleau compresseur des grandes puissances. Sans une Union européenne forte, cette évolution ne fera que s'amplifier. A l'extérieur des frontières européennes, le monde évolue rapidement : il n'attendra pas l'Europe, enlisée dans un pénible processus d'introspection. Les alternatives sont claires : l'Europe doit suivre le rythme ou accepter d'être à la traîne.
Malgré leur obsession actuelle sur le dossier irakien, les Etats-Unis sont en train de définir une orientation stratégique pour le XXIè sièclen qui s'articule autour d'un trio composé des Etats-Unis, de la Chine et de l'Inde. Le rôle du Japon, comme allié de Washington, a force d'évidence. La relation avec la Russie, située quelque part entre un partenariat et un regain de rivalité, n'est pas perçue comme posant un problème stratégique. Et pour ce qui est de la question stratégique, le reste du monde, Europe comprise, est tenue pour quantité négligeable. Pour les Etats-Unis, s'il est clair que l'Europe ne pose plus de problèmes, elle n'est en revanche ni capable -ou même désireuse- de contribuer à résoudre les aléas mondiaux de son manque d'unité. La participation de l'Europe aux efforts de l'Otan pour stabiliser l'Afghanistan ne fait que souligner cette ambiguité. Si, d'un côté, la contribution de l'Europe en Afghanistan est appréciée des Américains, de l'autre elle révèle la faiblesse des Européens et les capacitéslimitées de l'Alliance atalantique. Même si l'élite politique américaine n'a pas encore décrété la mort de l'Otan, les attentes concernant son aptitude à résoudre les crises ont rapidement été revues à la baisse. Cette perception de l'Europe comme entité politique insignifiante est totalement partagée par Pékin, Moscou et New Delhi. Nous sommes à un tournant de notre histoire ; une nouvelle génération de dirigeants prend les rênes du pouvoir dans les trois principaux Etats membres de l'UE. Gerhard Schröder, Jacques Chirac et Tony Blair appartiennent au passé. En Allemagne, le gouvernement d'Angela Merkel dirige le pays depuis un an et demi. En France, Nicolas Sarkozy vient d'être élu à la présidence. Et au Royaume Uni, Gordon Brown doit sous peu occuper les fonctions de premier ministre.
Dans quelques semaines à peine, ce trio devra prendre une décision vitale pour l'avenir de l'Union Européenne. Cette décision concerne le traité constitutionnel et ses chances de voir le jour. Le nom que ce document fondateur portera un jour est une question secondaire. Ce qui est essentiel pour l'avenir de l'Europe est la résurrection des réformes constitutionnelles qui permettront de donner une assise solide à l'Europe. La question qui se pose donc est de savoirn si ces nouveaux dirgeants, dès le mois prochain, parviendront à mener à bien une nouvelle tentative d'adoption des réformes institutionnelles exigées par une Europe élargie.
La meilleure manière de procéder est de se concentrer sur l'essentiel. La partie III de ce traité constitutionnel, actuellement dans l'impasse, est essentiellement composée des traités existants de l'UE et peut être dissociée du reste du document, parce que ces traités resteront en vigueur, qu'ils figurent dans le document final ou non. L'examen de la partie II du traité constitutionnel, la charte des droits fondamentaux, peut être remis à une date ultérieure. Nul doute pourtant que cela n'ira pas sans dommage, étant donné que la croissancedes bureaucraties de l'UE entraîne un déficit démocratique qui s'approfondira sûrement sans droits fondamentaux clairement définis. Si l'adoption de la partie II est reportée, la Cour de Justice européenne devra dans l'intervalle définir ces droits fondamentaux, une solution bancale, mais meilleure que rien. La partie I du traité est par contre incontournable, car elle définit les procédures décisionnelles, dont le vote à la majorité qualifiée, dit de" double majorité", équilibrant les rôles des Etats et de la population européenne. Rouvrir cet aspect du débat, et donc rendre une édulcoration de son contenu possible serait un échec historique et un sérieux revers pour l'avenir de l'Europe. Si c'est le prix à payer pour faire avancer le projet de traité, mieux vaut ne rien faire et attendre un moment propice. Les enjeux sont donc considérables dans les semaines qui viennent. Si l'esprit et la lettre du traité constitutionnel sont préservés, l'Europe deviendra avec le temps un acteur important sur la scène mondiale. Ce n'est qu'à cette condition que l'Otan aussi aura un avenir. CE processus prendra du temps et il y aura certainement d'autres difficultés. Mais la direction prise sera la bonne et il y aura toutes les raisons d'être optimistes. Si, au contraire, cette tentative-ci avorte également, ou débouche sur un compromis paresseux et inutile, le déclin de l'Europe se poursuivra inexorablement et les relations transatlantiques deviendront de plus en plus tendues.
Il revient à présent à Merkel, Sarkozy et Brown de prouver-malgré leurs divergences possibles- qu'ils comprennent les défis que posent la mondialisation à l'Europe : les Etats membres de l'Union Européenne ne pourront défendre leurs intérêts dans le monde du XXIè siècle que si l'Union elle-même est forte.
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