La Révolution Préservatrice
5 05 2005Article collectif des jeunes verts sciences po, piloté par Jonathan Morice.
Doit-on aujourd’hui rougir de se dire révolutionnaire ? A tout le moins, il faut bien arborer un joli teint orangé. Pour notre part, nous le sommes assurément et pourtant nous restons Verts. Verts de rage. Une rage qui fonde notre engagement fidèle à l’éthique de conviction. Une conviction en forme de slogan : autonomie, solidarité, responsabilité. Une certaine vision de l’autonomie politique et économique des peuples, un impérieux besoin de retisser le lien social autour du principe de solidarité, et la conscience d’une écrasante responsabilité qui pèse sur les citoyens, leurs entreprises et leurs gouvernements : préserver la planète, améliorer l’environnement, et rendre possible la continuation le plus longtemps possible d’une vie authentiquement humaine sur Terre.
Qu’entendons nous par autonomie ? Dans la sphère politique tout d’abord. Si la cinquième République est une démocratie moderne, elle peut gagner en démocratie. Cela passe assurément par une réforme de ses institutions, et ce à toutes les échelles de décisions politiques. Si nous admettons que la personnalisation du pouvoir est inévitable dans nos médiacraties, nous refusons que les Français prennent cinq ans ferme d’une politique ou d’une autre sans s’être prononcé sur des programmes alternatifs, mais sur la personnalité supposée charismatique ou sympathique de tel ou tel présidentiable rasoir ou barbant. En ce sens, nous sommes pour la réactualisation du débat constitutionnel en France, mais certainement pas dans le sens de plus de présidentialisme irresponsable, comme le souhaiteraient MM. Lang ou Bayrou… On arguera contre nous de la longue tradition monarchiste de la France, qui malgré un « regrettable parricide », aurait toujours besoin d’un père. Qu’on relise La Boétie et son Discours sur la servitude volontaire ! A titre d’exemple, nous considérerions comme salvateur de remplacer le mode aristocratique d’élection des Sénateurs par un suffrage universel direct à la proportionnelle régionalisée. Nous sommes pleinement conscient que la pollution et beaucoup d’autres maux publics sont avant tout des maux locaux mais qui ne s’arrêtent pas aux frontières. Aussi, nous appelons à poursuivre et à sans cesse relancer le développement d’une véritable activité politique démocratique au sein de nos villes et de nos régions comme dans les instances de l’Union Européenne. Europe pour laquelle nous avons créé un parti fédéré et cohérent : The European Green Party.
Dans la sphère économique, les actionnaires acquièrent de plus en plus de puissance avec l’utilisation du concept de bon gouvernement d’entreprise. L’autonomie, pour les salariés, les sous-traitants inféodés par des exclusivités de droit ou de fait, les fournisseurs, les pouvoirs publics mais aussi les consommateurs, consiste à pouvoir faire valoir leur vision de la bonne gestion à long terme d’une entreprise. Les managers du Medef ont bien sur toujours leur mot à dire, mais le « peuple économique » des ouvriers et des employés doit être représenté dans des syndicats dignes de ce nom. Leurs revendications, comme la réduction du temps de travail ou un partage de la valeur ajoutée plus équitable, ont été et restent porteuses de véritables projets de société cohérents et réalistes. La faiblesse intrinsèque du syndicalisme français oblige trop souvent l’Etat à prendre le relais de ses revendications. Les indicateurs de responsabilité sociale et environnementale des entreprises se développent et nous nous en réjouissons. Peut-être devrait-on aussi promouvoir une autre vision de la comptabilité financière, pour qu’on cesse de considérer tout employé comme une charge qu’un licenciement boursier peut avantageusement dégraisser, alors que la compétence de la main-d’œuvre est la première richesse d’une entreprise. Par ailleurs, entre les deux modèles de l’entreprise publique supposée vertueuse et l’entreprise privée supposée véreuse, et vice versa selon l’orientation idéologique, nous proposons de soutenir le développement du tiers secteur, des associations et des coopératives, des initiatives telles que le développement de logiciels libres.
Face à ceux qui opposent deux modèles irréductibles, celui du capitalisme et du communisme, nous disons que si une économie entièrement nationalisée est monstrueuse parce qu’elle nécessite le développement d’une bureaucratie tentaculaire pour savoir que produire, le modèle de prise de décision décentralisée par les capitalistes n’a de sens que si les stratégies d’investissement sont coordonnées, réfléchies, pondérées : bref, établies en concertation avec les collectivités territoriales dans un cadre défini par l’Etat. Fixons des objectifs suffisamment ambitieux pour être stimulants, suffisamment modestes pour être réalisés. L’Etat pourrait réunir tous les industriels autour d’une table, par exemple celle de l’Agence pour le Développement et la Maîtrise de l’Energie, pour leur distribuer les cartes d’une nouvelle donne écologique : l’hydrogène pour le secteur automobile, les énergies renouvelables pour le reste, à commencer par la géothermie et l’éolien.
Sans solidarité, l’autonomie serait désincarnée. La véritable révolution culturelle de l’écologie politique aura aboutie quand nous aurons totalement dissocié les concepts de croissance du PIB et de progrès social. Cela passera sûrement par l’institutionnalisation d’autres indicateurs de performance économique. Essayons d’abord d’enrichir la croissance, non seulement en emploi, mais aussi en avancées sociales. Commençons par rappeler que le premier acte de solidarité dans nos Etats modernes consiste à payer des impôts et des cotisations sociales. C’est pour cela que nous ne proposons pas juste une politique économique, mais une politique économique juste : celle de la redistribution fiscale. Car si les services publics parviennent plus ou moins bien à créer une égalité des conditions de vie, seule la redistribution fiscale peut limiter la reproduction des inégalités, notamment de patrimoine. A ce titre, réduire les impôts et prélèvements proportionnels ou régressifs, comme les impôts à la consommation, pour augmenter l’assiette et la progressivité de l’Impôt sur le Revenu, sur les Successions ou des écotaxes est une piste. Comme le proclame ATTAC dans son dernier ouvrage collectif : « vivent les impôts ! »
Qu’est-ce finalement que la révolution préservatrice ? Cette révolution, comme disait les rappeurs d’EPMD, ne sera pas télévisée. Ajoutons qu’elle ne se fera pas en un jour, ni en une série de grands soirs suivis de petits matins blêmes. Elle se fera par la sensibilisation permanente des citoyens aux problèmes environnementaux et sanitaires, et par l’acquisition d’une majorité culturelle avant même d’obtenir une majorité politique. Nous espérons que notre mort politique ne sera pas le signe de notre défaite, mais de notre succès. Ce jour là, on marchera moins sur la tête, dirait Ivan Illich car: « être écolo, c’est marcher sur ses deux pieds : la politique révolutionnaire et le comportement de chacun ».
Nous avons dans les mains les cartes maîtresses qui font notre responsabilité. Nous n’attendons pas de pouvoir mettre intégralement un quelconque programme en œuvre pour entamer la partie : en politique, on ne passe pas son tour. Comment des hommes et des femmes férus de démocratie, d’égalité des sexes et des chances, de respect de l’altérité pourraient ne pas être avant tout des réformistes si on leur en laisse l’occasion ? Comment pourrions nous ne pas soutenir les combattants pacifiques du progrès en France, en Géorgie, en Ukraine, au Liban ? Comment au contraire ne pas résister face aux visions putschistes ou populistes de la révolution, face aux dérives messianiques, ou au contraire communautaristes en matière de diffusion des droits de l’homme ? Si nous voulons mettre « cartes sur tables », leur redistribution ne peut en aucun cas être le fait d’un deus ex america. Le New Deal planétaire ne pourra être enclenché qu’autour d’un nouvel universalisme laissant place à l’appropriation, à l’aménagement et à l’interprétation des principes définis en commun.
Si le monde ne tourne pas très rond, tel est le sens de notre engagement pour la cause de la révolution préservatrice : que toutes les 24 heures, la Terre accomplisse la sienne autour de son axe. Que d’innombrables êtres vivants s’épanouissent grâce à elle jours et nuits pendant 5 milliards d’années encore. Au sens propre comme au figuré, vive la révolution !
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