L'entretien: Gilles-Eric Séralini, Professeur de biologie moléculaire à Caen
Par fred le mardi, mars 1 2005, 17:33 - nous lire - Lien permanent
Gilles-Eric Séralini est l’un des rares spécialistes des OGM en France a n’avoir pas été financé ou promu à un moment où un autre par les producteurs de pesticides et autres… Jonathan Morice, des Jeunes Verts de Sciences Po, l’a rencontré pour nous.
M. le professeur Séralini, vous dénoncez ceux qui, membres la communauté scientifique ou non, prétendent détenir la vérité sur les OGM, au prix d’une vision réductrice de la complexité génétique et des écosystèmes. Grosso modo, ce n’est pas parce qu’on a pas prouvé tous les risques potentiels des OGM qu’on a prouvé qu’ils n’existaient pas ?
Bien sûr. Et on a parfois prouvé qu'ils existaient, avec plusieurs nouveaux tests de nutrition de rats avec des OGM pendant 90 jours, lesquels montrent des différences significatives par rapport à un groupe comparable de rats nourris sans OGM. Ces tests sont commandités par les firmes elles-mêmes qui n'admettent ces résultats cependant que confidentiellement, et ne veulent pas les rendre publics dans leur intégralité, comme nous le demandons au CRIIGEN. Il y a deux types de risques sanitaires : ceux qui sont liés à la technique de transgenèse elle-même, pouvant avoir des effets inattendus, et ceux liés au caractère que l'on veut transmettre à l'OGM, tolérer ou produire des pesticides par exemple pour les principaux OGM commercialisés et cultivés dans l'environnement.
L’Europe est-elle aujourd’hui concernée par le risque potentiel que représentent les OGM ?
L'Europe est animée de contradictions : pour une agriculture durable, mais aussi pour faciliter encore la vie à une agriculture intensive développant les OGM, brevetant les semences et leurs gènes. Son grand souci est de ne pas se couper de ce qu'elle prend pour le summum des biotechnologies, et qui n'en est encore, à mon sens, qu'un brouillon raté trop vite répandu et leur portant ombrage. Près des 3/4 des OGM dans le monde sont réalisés pour pouvoir absorber un désherbant sans mourir : est-ce une technique écologique, correcte sur le plan sanitaire, ou durable ? Le dernier quart est fait pour que la plante fabrique un insecticide nouveau directement dans ses cellules, de 500 gr à 1 kg/ hectare. Est-ce correct ? La seconde génération fait les deux à la fois. Evidemment, aucune demande des consommateurs ne plébiscite ces OGM-là. Aux statistiques 2004, il n'y a rien d'autre. Ces deux caractères sont portés par des sojas, des maïs, des cotons et des colzas.
Qu’elle sera selon vous la l’évolution de la législation à ce sujet ?
Il semble que le changement récent de Commissaire Européen à l'Agriculture induise un changement de politique sur le point de la coexistence, et des séparations des cultures OGM et non OGM, selon les dires de Mariann Fischer Boel. Nous verrons. L'Europe est quasiment blanche d'OGM, 0,02% de ses surfaces agricoles en sont occupées, à l'opposé du continent américain qui produit 94% des OGM (5% de l'agriculture mondiale). Il y a donc une carte à jouer pour l'agriculture de qualité sans OGM en Europe, sur laquelle chacun se précipitera au premier problème, et qui aura toujours sa place dans le système international, sauf si on la contamine volontairement. De plus, l'Europe sert de modèle pour l'étiquetage, la traçabilité, et l'évaluation des OGM dans le monde, pour près de 150 pays.
Les déboires récents d’agriculteurs en Inde dans des plantations de riz OGM dévastées par les insectes ne laissent-ils pas planer un doute sur la prétendue efficacité des OGM ?
L'efficacité est dans la vente de nouveaux insecticides, d'autres désherbants, la simplification des traitements, les brevets sur les principales plantes consommées dans le monde. Ceci est réalisé par quelques multinationales, qui vendaient déjà ces pesticides. On voit donc pour qui sont les bénéfices. La technique des OGM qui consiste à faire produire un insecticide par une plante tout au long de sa vie induit des effets pervers à moyen terme, contradictoires avec l'objectif de réduction des insecticides chimiques. Les insectes résistants et insensibles se multiplient.
Quelle est la différence fondamentale entre la sélection et l’hybridation des espèces et le génie génétique ? Y a t il un moment où l’homme commence à « jouer à Dieu », comme l’écrivait Rifkin ?
Entre les OGM commercialisés ou expérimentés dans l'environnement et un hybride classique, nichent quatre différences fondamentales : 1. l'introduction mal contrôlée d'un ou plusieurs gènes artificiels dans le patrimoine héréditaire d'un être vivant, 2. le mélange possible des gènes à travers les barrières sexuelles (on a fabriqué par exemple un maïs au gène de virus et d'homme), 3. le brevet sur le vivant pour l'OGM, 4. la possibilité de produire ou tolérer des pesticides à des niveaux jamais atteints naturellement auparavant, ce sont les objectifs principaux.
Les OGM, une fois modifiés, sont baptisés et brevetés. A-t-on le droit de breveter le vivant ?
Oui, depuis la décision de 5 juges de la Cour Suprême contre 4 aux Etats-Unis, qui ne devait pas faire école mais a "assuré l'avenir technologique de ce pays" selon une compagnie vendeuse de ces brevets sur gènes. Et oui, depuis la directive européenne 98/44 fort peu débattue dans nos parlements nationaux. Une transformation du monde. Si vous touchez indirectement des royalties sur la base de l'alimentation, chaque fois que quelqu'un mange sur cette planète, les plus grosses fortunes mondiales seront des petits-frères impuissants.
On nous présente souvent les OGM comme un moyen de remédier à la faim dans le monde qu’en est-il des OGM réellement existants ?
Les pays pauvres manquent de médicaments parce-que ce sont des produits brevetés. Alors, si l'on fait de même avec des semences high-tech, les OGM seront un vecteur de famine supplémentaire dans le monde. Depuis 22 ans que les premières plantes transgéniques existent, celles-ci ont servir à nourrir le bétail des pays riches, surtout. Et à développer l'agriculture intensive qui écrase certains paysans ainsi que la biodiversité.
Le Crii-gen demande la levée du secret industriel sur les études d’impact sanitaire des OGM. Pensez-vous qu’il puisse y avoir une expertise libre, indépendante, fiable et accessible sur les OGM ?
Nous espérons la représenter. En tout cas, une expertise contradictoire est à organiser. Pendant dix ans, le seul expert rémunéré, dit "extérieur" pour rapporter un dossier à la Commission d'évaluation française des OGM dans l'environnement (CGB) a été choisi au final par la Compagnie demandant l'autorisation parmi trois possibilités triées par le Secrétariat. Cela a changé après mes nombreuses demandes et un article au Canard Enchaîné qui le dénonçait. C'est le Président qui nomme. Pour autant, on voit toujours les mêmes experts alors que la liste des possibles est très longue... Nous demandons en conséquence un autre expert nommé par les associations de défense de l'environnement ou les consommateurs, comme en justice.
Ne pensez-vous pas que la recherche publique devrait engager des études sérieuses pour étudier les conséquences des OGM sur l’homme mais aussi sur l’environnement et ce sur le long terme? N’est-ce pas un cas typique de déni de l’ignorance ?
Je crois surtout que cette recherche devrait être financée par des agences indépendantes à partir des fonds privés des entreprises, qui cotiseraient ainsi à l'Etat à la hauteur de ce qu'elles dépensent déjà pour faire ces études sur un nouveau produit.
L’utilisation de marqueurs de résistances à un antibiotique, donc l’utilisation d’antibiotiques, n’est-elle pas hérétique alors que les bactéries résistantes se développent ?
Elle est bien sûr un signe de dossier bâclé et mal fait sur le plan génétique, pour une précipitation économique. Etre les premiers à breveter des semences de base au détriment de toute réflexion approfondie sur les priorités de santé publique.
Outre le Crii-gen, quel doit le rôle d’organisations non gouvernementale comme Greenpeace ?
Greenpeace et d'autres ont fait considérablement avancer le dossier de l'étiquetage et de la transparence pour les OGM, nous devons l'avouer, nous, scientifiques. N'oublions pas qu'ils ont été importés dès 1996 des Etats-Unis non identifiés, alors qu'ils se présentaient comme un progrès considérable dans le monde de l'agro-alimentaire. L'Europe a de ce point de vue gagné une première manche. Il reste à ce que les produits d'animaux nourris d'OGM soient identifiables, pour des raisons de sécurité alimentaire.
Quel regard interne jetez-vous sur le fonctionnement de la Commission du Génie Biomoléculaire ?
Estimez-vous, comme les amis de la Terre l’ont relevé pour des instances comparables au niveau européen que le « pedigree » des membres de cette commission permette de susciter des interrogations ?
C'est plus grave que cela. Le regard favorable aux biotechnologies est omniprésent parmi les biotechnologistes. Il faut diversifier cette commission, et ne pas sans cesse demander aux biotechnologistes eux-mêmes si les OGM et les pesticides qu'ils sont faits pour contenir sont dangereux, mais à des environnementalistes, des médecins, des toxicologues...
Les effets relevés jusqu’à présent sur les rats, par exemple par Pusztai en 1998, sont-ils à votre sens, significatifs ou négligeables ? Quel est l’ampleur du risque pour la réputation de gens comme lui et vous ?
Pusztai a clairement montré que l'effet de mutagenèse insertionnelle (dû à la technique de transgenèse elle-même) existe et doit être évaluée par des tests sur animaux obligatoires, et à améliorer. L'aide ou la mauvaise réputation que des industriels ou ceux qui s'associent à leurs vues peuvent contribuer à construire pour certains chercheurs sont secondaires face à ces enjeux de santé publique, chacun peut simplement en convenir.
J’ai passé deux mois et demi aux Etats-Unis cet été, OGM et viandes aux hormones tous les jours, c’est grave professeur ?
Jocker. J'aurais pu être à votre place.
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Pour en savoir plus, site du Cri-igen site de Greenpeace-campagne OGM Les Verts-spécial OGM
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