Le jour où l'extrême droite a atteint 35% aux élections
20 10 2005Dimanche 16 octobre 2005. Au nord de la Belgique, à Anvers, deuxième ville du pays avec ses 450.000 habitants, le soleil innonde les pierres blanches de la tour de la cathédrale. Une tour immense, solitaire, dentelle de pierre, dressée vers le ciel comme le doigt de Dieu.
A ses pieds, un labyrinthe de petites rues médiévales, aux maisons de briques, poutres apparentes, lierre s'élevant à l'assaut des façades. Une ville cossue, comptant parmi les capitales mondiales de la mode et du diamant. Une ville cosmopolite aussi : le deuxième port d'Europe y draîne des milliers de marins depuis le Moyen-Âge, la seconde communauté juive hassidique (après New York) y a élu domicile, et un habitant sur 5 y est d'origine étrangère. Les gens sont souriants, accueillants, sympathiques. Ou presque.
Ou presque, parce qu'à Anvers, quand on marche dans la rue, une personne sur trois que l'on rencontre a voté pour l'extrême droite. Et contrairement à la France, en Belgique, les élus sont répartis proportionnellement aux voix recueillies par leurs partis : au conseil municipal d'Anvers, un tiers des élus appartient à un parti raciste, populiste, et anti-démocratique : le Vlaams Belang, autrefois connu sous le nom de Vlaams Blok[1].
Depuis les années 80, personne n'a été capable de contrer la montée en puissance du Vlaams Belang. Il sort renforcé de chaque élection. Peu après les dernières, en 2003, des sondages le pointaient à près de 25% dans toute la Flandre[2] : le Vlaams Belang était virtuellement le premier parti de Flandre, et le deuxième du pays.
Les Verts ne sont pas restés les bras croisés face à cette ascencion. Dès le début des années '90, les Verts flamands (alors dénommés "Agalev" pour "Vivre autrement" et qui s'apellent désormais "Groen!", "Vert!" tout simplement) font une proposition à l'ensemble des partis démocratiques flamands (libéraux, chrétiens-conservateurs et socialistes) : puisque le Vlaams Belang se profile comme parti non-démocratique, eux, les partis démocratiques, se refuseraient à s'allier avec lui tant qu'il resterait d'autres possibilités. Le pacte, signé publiquement, devient un élément de la vie politique flamande (et belge) sous le nom de "cordon sanitaire".
Quinze ans plus tard, le "cordon sanitaire" a-t-il fonctionné ? Oui. Les résultats du Vlaams Belang rendent la vie politique flamande de plus en plus cauchemardesque : il faut en fait arriver à atteindre une majorité de 50% sur un "total démocratique" d'environ 75 ou 80% des élus, ce qui obligé à regrouper jusqu'à 2/3 des élus "fréquentables". Malgré cela, à l'heure actuelle, aucune mairie, aucune province, aucune région n'est contrôlée par le Vlaams Belang. Le cordon sanitaire, tout malmené et critiqué qu'il soit (surtout par les franges les plus droitières des partis chrétiens-conservateurs et libéraux flamands), tient bon. En Belgique, contrairement à la France, pas de "milloneries" ou d'élus de droite pactisant avec le diable pour garder le contrôle de mairies ou de régions, au prix de coups de canifs dans le contrat du "Front républicain" français. Mais le "cordon sanitaire" belge n'a pas permis d'endiguer la marée brune qui empoisonne toute la Flandre.
Anvers est emblématique du pouvoir de nuisance du Vlaams Belang et l'exemple-même du "cordon sanitaire". Afin d'empêcher le parti raciste d'arriver au pouvoir, tous les partis démocratiques ont été obligés de créer une grande coalition "bleu-jaune-rouge-vert", réunissant les libéraux, les chrétiens-conservateurs, les socialistes et les verts. Depuis 1995, la grande coalition démocratique tient le Vlaams Belang à l'écart de la mairie. Mais ne parvient pas à arrêter sa montée en puissance.
Quel peut être le sens d'une solution qui laisse à un parti raciste le monopole de l'opposition municipale ? Quel peut être le sens d'une union qui va de la droite de l'échiquier politique à sa gauche, sans en oublier le centre ? Et quelle peut être la place des Verts dans une telle coalition ?
Pour Jos van Dijk, chef de groupe de Groen! (Verts flamands) au conseil municipal d'Anvers, la question de laisser le Vlaams Belang arriver au pouvoir pour le "griller" comme Jorg Haïder s'est grillé en Autriche, ne se pose pas. Même si la plupart des propositions du parti d'extrême-droite seraient annulées parce que sortant du cadre de l'état de droit, pour lui, tout doit être fait pour les empêcher de mettre ne serait-ce que 5% de leur programme en place. Groen! se retrouve donc allié au libéraux du VLD ("Libéraux et Démocrates Flamands"), aux catholiques du CD&V ("Démocrates-Chrétiens Flamands") et aux socialistes du SPA ("Parti Socialiste Autrement"). Le poids des Verts au sein de cette coalition disparate ? "Evidemment, les politiques développées par la mairie ne sont pas toutes vertes. Mais si l'on laisse les libéraux mettre en place leurs idées, si l'on laisse aussi faire les chrétiens-démocrates et les socialistes, ils nous laissent des marges de manoeuvre. Bien sûr, nous n'appliquons même pas la moitié de notre programme. Mais nous pesons plus sur les décisions que ne le justifierait notre poids politique réel."
Mais comment contrer le Vlaams Belang ? "Ils viennent avec des réponses simples à de mauvaise questions" continue Jos van Dijk. "Nous, les Verts, venons avec des réponses complexes à de bonnes questions. Evidemment, il est plus simple de dire "c'est la faute aux étrangers" que d'expliquer les rapports Nord-Sud et que c'est la pauvreté, non pas la nationalité, qui est problématique. C'est pourtant ce que nous devons faire."
A la rencontre des différentes composantes de la cité, les Verts anversois tissent du lien social entre les habitants. En leur parlant d'écologie politique, de développement durable, de solidarité. Les prochaines élections municipales auront lieu dans un an. A l'heure actuelle, la démocratie tient bon à Anvers. Mais pour combien de temps ?
Notes
[1] Condamné pour racisme et incitation à la haine raciale, le parti Vlaams Blok a été dissout par la justice belge. Sur ses cendres fumantes s'est immédiatement recréé le désormais "Vlaams Belang"
[2] La Belgique, état fédéral, est divisé en trois parties : une francophone, la Wallonie ; une néérlandophone, la Flandre ; et une bilingue, Bruxelles